Le Timbre
I.
Introduction
Les musiciens attribuent aux sons musicaux des qualités particulières: hauteur, intensité et timbre. Le timbre, c’est ce qui distingue entre eux des sons de même hauteur et de même intensité. Ainsi, nous sommes capables de distinguer une note jouée au piano d’une même note jouée à la trompette ou au violon. Si on fait jouer un la à 440 Hertz à plusieurs instruments, on sera toujours capable de dire qu'il s'agit d'un la, c'est à dire de reconnaître la fréquence fondamentale. Mais on sera d'accord pour dire aussi que les différents instruments ont des timbres différents : on sait reconnaître une clarinette ou un violon. Cela s’explique par le fait que les harmoniques du "la" de la clarinette sont différents de ceux produits par le violon. Leur importance relative n'est pas la même. Dans le violon, tel ou tel harmonique est plus présent que pour la clarinette, alors que d'autres le sont moins.
Les
termes utilisés pour décrire le timbre d’un instrument sont empruntés au vocabulaire des sensations
visuelles, tactiles, gustatives: ainsi, on dit qu’un un son est «clair»,
«rond», «chaud», «aigre»... Ces expressions, bien qu’elles aient le mérite
d’être fort suggestives, gardent un sens flou et peu précis. Depuis fort
longtemps, les experts en acoustique ont tenté de qualifier plus clairement ces
timbres, ce qui n’a pas pu être effectué avant que l’homme ne comprenne la
nature physique d’un son.
Un son musical normal n’est jamais un
phénomène simple, mais un agrégat d’un nombre plus ou moins grand de
composantes. Ces composantes sont des «harmoniques» lorsque leur fréquence est
un multiple entier de celle du son de base (fondamental), des «partiels»
lorsque leur fréquence est quelconque. Lorsque ces composantes sont composées
de «grains de son» aléatoires, n’ayant aucune relation entre eux, on parle tout
simplement de bruit.
Le timbre est d’abord déterminé par le
nombre de composantes présentes dans un son musical: selon le cas, il est
«riche» ou «pauvre». Il convient toutefois de bien insister sur le fait que
l’oreille humaine n’est pas également sensible aux diverses fréquences: elle
n’entend pas les composantes trop aiguës ou trop graves (infrasons et
ultrasons)et perçoit les composantes d’autant mieux qu’elles sont voisines de
la «zone sensible» (de 500 à 5 000 vibrations par seconde, soit de 500
à 5 000 Hz). On notera que des composantes très intenses sont
susceptibles d’en «masquer» d’autres: ces dernières existent alors
physiquement, mais sont imperceptibles pour l’oreille. Ainsi, le nombre et l'intensité
relative des harmoniques déterminent plus spécifiquement le timbre,
dépendamment du principe de fonctionnement, de la forme, et de la dimension des
différents instruments sonores.
L’intensité relative des composantes intervient de façon très
caractéristique pour nuancer la richesse et la pauvreté du son. Un son riche
dont les composantes inférieures sont intenses est «plein», «éclatant»; si
elles sont faibles, le timbre est «maigre»... Si les composantes inférieures
sont faibles et les composantes aiguës intenses, le son peut devenir
«nasillard». Lorsque les harmoniques pairs sont faibles, le timbre «sonne la
clarinette». Tous ces termes, et d’autres, recouvrent des «balances d’intensité
relative» différentes…
Il fut un
temps où l’on pensait que seuls les sons composés exclusivement d’harmoniques
étaient «musicaux». Cette conception est dépassée alors que seuls les
instruments à sons tenus (violon, clarinette, flûte) peuvent produire des sons
«harmoniques» et les instruments à percussions (piano compris) ne peuvent
fournir que des partiels. Cependant, il est certain que la présence exclusive
d’harmoniques confère aux sons une qualité particulière de consonance,
comparativement à ce qui est le cas lorsqu’on est en présence de partiels (qui
ont tendance à rendre le timbre «grinçant»). En revanche, un harmonique intense
d’un son aigu rend celui-ci tout aussi «inharmonieux» qu’un partiel. Cet
exemple nous oblige à considérer une variable supplémentaire du timbre: la
situation des composantes dans l’échelle des fréquences. Celle-ci détermine le caractère
général «sombre» ou «clair» du timbre. Lorsque la zone sensible de l’oreille
(de 500 à 5 000 Hz) est dégarnie, le timbre sonne «creux». Inversement, si toutes
les composantes sont concentrées dans la zone sensible, le timbre devient
«agressif».
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caractéristiques du spectre
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timbre correspondant
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| Son complexe grave avec peu d'harmoniques | Timbre velouté, moelleux (type bourdons de l'orgue) |
| Son complexe grave avec des harmoniques de faible intensité | Timbre pauvre (sensation apparentée au son simple), maigre (type instruments à cordes frottées orientaux : longue corde et petite caisse de résonnance) |
| Son complexe avec des harmoniques d'importance décroissante | Timbre rond, chaud, plein (type flûte traversière, régistre grave) |
| Son complexe avec des harmoniques supérieurs relativement intenses | Timbre éclatant, criard, aigre (type instruments à cordes frottées orientaux) |
| Son complexe suraigu avec très peu d'harmoniques audibles | Timbre strident, perçant, détimbré |
| Son complexe sans fondamental avec des harmoniques inférieurs faibles | Timbre nasillard (type clarinette ou basson, régistre grave) |
| Son complexe avec des harmoniques impairs prédominants | Timbre apparenté à la clarinette (type clarinette, régistre médium) |
| Son complexe avec des harmoniques pairs prédominants | Timbre clair (type violon) |
Les cordes frappées du piano produisent des composantes qui ne sont pas tout à fait des harmoniques du fondamental, leurs fréquences dépassent les multiples entiers.
| Son complexe avec des partiels inharmoniques | Timbre riche (type piano) ... | |
Son complexe sans harmoniques ni partiels définis: les composantes n'ont aucun rapport entres elles quant à leurs fréquences.
| Bruit blanc | toutes les fréquences à la même amplitude |
| Bruit blanc bref, ou bruit coloré bref | choc |
| Bruit coloré ou de bande | une ou plusieurs bandes de fréquences intenses |
Ces tableaux montrent bien que le timbre est la caractéristique qui confère à un instrument son indépendance. Le document suivant prouve que chaque instrument à une bande de fréquence qui lui est particulière, ce qui signifie que deux instruments différents auront forcément des harmoniques différents et donc un timbre dissemblable.

IV. Les Transitoires : un phénomène trop
souvent mis à l’écart
On
a montré que le timbre résulte largement de la combinaison entre le nombre,
l’intensité relative, le rapport «harmonique» et la situation des composantes
des sons. Cependant, les transitoires ont, elles aussi, un rôle très important
pour le timbre d’un instrument.
Un son musical ne s’établit et ne
s’éteint pas instantanément. On appelle «transitoires» les phénomènes
acoustiques évolutifs désignant spécifiquement
l'attaque et l'extinction d'un son complexe.
La durée de ces phénomènes transitoires, mais aussi l’ordre d’apparition et
d’extinction des divers composants des sons (harmoniques et partiels),
conditionnent largement le timbre ; dès l’apparition de la bande magnétique, il
a été facile de le montrer. En effet, il suffit de lire une bande de musique de
piano à l’envers pour confondre le timbre du piano avec celui de l’accordéon,
de couper les attaques du violon pour ne plus reconnaître l’instrument ou
encore de «gonfler» artificiellement l’extinction d’un accord de piano pour
penser qu’il s’agit d’un accord d’orgue!
Exemples de durée du
transitoire d'attaque:
· 20 ms =
trompette
· 36 ms =
saxophone
· 50 ms =
clarinette
· 200 ms = flûte
· 800 ms = orgue
(certains jeux)
Tout bon mélomane est
conscient de l’importance de la sonorité des locaux lors de concerts de musique
classique. En effet, une « mauvaise » salle modifie le
timbre d'origine par filtrage, à cause des matériaux et des distances. Certains
harmoniques sont alors atténués ou amortis, alors que d'autres sont au
contraire amplifiés par le phénomène des résonances, de la réverbération :
tel violon paraît «sec»,
«maigre» dans un petit local très amorti et «sonne» à merveille, avec un timbre
«moelleux» et «riche», dans telle salle réverbérante. Le timbre
en ressort altéré, teinté des caractéristiques spécifiques d'un local donné.
L'interprète a une perception différente de l'auditeur situé à distance dans
une salle de concert.
Comme on le
voit, la notion de timbre recouvre une combinatoire très compliquée de
nombreuses variables. Il convient une fois encore d’insister sur le rôle de
l’oreille individuelle dans l’appréciation du timbre. L’oreille d’une jeune
personne perçoit bien l’aigu et le suraigu, alors qu’une oreille plus âgée ou
déficiente les perçoit mal: cette perte progressive de l'audition dans l'aigu, nommée
presbyacousie, amène des conséquences directes sur l'intensité et la hauteur,
et donc sur le timbre.
D’une façon très générale, si le timbre de tel ou tel instrument dépend de la nature de l’excitation et des particularités physiques du corps sonore, le musicien peut plus ou moins agir sur le timbre en cours de jeu. Armé du même instrument, tel musicien a une «jolie sonorité» alors que tel autre a un «vilain timbre»... On notera encore que l’appréciation de la qualité du timbre est largement fonction du conditionnement musical auquel a été soumis l’auditeur. Le concept de timbre n’a donc pas la belle simplicité qu’on lui attribuait naguère, et les variables psychophysiologiques y comptent peut-être autant que les variables physiques.